Le Viêt Nam en guerre et sa jeunesse

  • Posted on: 24 February 2015
  • By: haudue

On ne peut pas parler de guerres, de toutes les guerres, sans parler de leurs combattants. Car c’est ce sont eux qui en supportent tout le poids, qui paient tous les sacrifices, que la guerre soit révolutionnaire ou conventionnelle. Ce sont les jeunes guerriers d’une armée qui sont les auteurs de la victoire s’ils sont  courageux, bien motivés et bien entraînés, ces mêmes combattants seront la cause de la défaite si leur moral flanche ou s’ils sont mal commandés.

            Un rappel historique est nécessaire pour permettre à nos jeunes lecteurs de bien se replonger dans ce passé pas si éloigné. Jusqu’au coup de force japonais du 9 mars 1945, l’Indochine était française, composée du Viêt Nam (à l’époque divisé en 3 Kỳ :Tonkin, Annam et Cochinchine), du Cambodge et du Laos. La capitale fédérale était Hanoi, lieu de résidence et de travail du gouverneur général. 

            Pour faire la guerre contre les puissances alliées, d’abord en Chine (1939) puis dans le Sud-Est Asiatique (attaque de Pearl Harbor le 7-12-1941), l’empire du Japon a besoin de bases sur le pourtour de l’océan Pacifique. L’Indochine occupant une place stratégique importante, le Japon fait pression sur les autorités françaises dès l’année 1940 pour laisser ses troupes s’installer dans les principales villes Indochinoises. Cette occupation militaire va durer de facto jusqu’à la fin de la guerre mais culmine par un coup de force militaire le 9 mars 1945 où les troupes japonaises mirent fin à la présence française et proclamèrent l’indépendance des 3 Etats de l’Indochine.

            La guerre faisant toujours rage ailleurs en Asie, les Etats-Unis larguent 2 bombes atomiques sur Hiroshima le 6-8-1945 et sur Nagasaki le 9-8-1945,  provoquant la capitulation sans conditions du Japon le 2-9-1945. L’armée japonaise  est cependant chargée de maintenir l’ordre en Indochine jusqu’à l’arrivée des troupes alliées pour être désarmée (troupes chinoises Nationalistes au nord Viêt Nam et troupes britanniques au sud Viêt Nam).

            L’empereur Bao Dai devenu chef d’état charge M. Trân trong Kim, un lettré nationaliste, de former le premier gouvernement du Viêt Nam indépendant, dont les ministres, intellectuels sincères et patriotes, avaient peu d’expérience  et surtout pas le temps de mettre sur pied un programme de gouvernement à long terme …Le parti Viêt Minh dirigé par Hô chi Minh, aguerri dans les agitations clandestines et soutenu par  les mouvements communistes internationaux (URSS et Chine) prend facilement le pouvoir le 19-8-1945 au cours d’une manifestation devant le Théâtre municipal de Hanoi (jeunot de 13 ans, j’ai assisté à cet évènement historique). Dans la foulée, l’empereur Bao Dai abdique à Huê, déclarant qu’il préférait être « simple citoyen d’un pays indépendant que roi d’un pays asservi», et remet son sceptre et le sceau impérial aux émissaires VM venus de Hanoi. On raconte que le commandant militaire japonais à Huê est venu dire à Bao Dai qu’en tant que responsable mandaté par les puissances alliées, il était prêt à rétablir l’ordre légal, mais que l’empereur a refusé son offre…On a connu des cas similaires dans l’ Histoire d’autres pays et qui ont conduit à des catastrophes par manque de caractère du monarque.

            A l’époque, la situation était des plus confuses. Le pouvoir du Viêt Minh sur le pays est loin d’être acquis, au Nord les troupes chinoises venues pour désarmer les Japonais, ne se décident pas à s’en aller et appuient le parti nationaliste Viêt Nam Quôc Dân Đảng hostile à Hô chi Minh, au Sud les Britanniques sont arrivés, flanqués d’un Corps Expéditionnaire français envoyé par De Gaulle pour rétablir la souveraineté française. A sa tête, le général Leclerc fait libérer les militaires français détenus par les Japonais et commence à reconquérir et pacifier les territoires autour de Saigon, puis ses forces débarquent au Centre Viêt Nam en octobre 1946. Il remonte au nord avec ses troupes qui arrivent à Hai Phong le 8 mars 1946. Leclerc arrive à Hanoi le 15 mars 1946 où il rencontre Hô chi Minh. Celui-ci proclame l’indépendance du Viêt Nam dans l’Union française le 2 septembre. Le leader Viêt Minh semble ainsi accepter la présence française, du moins momentanément, tout en négociant le départ des troupes chinoises. Ce qui lui permettra en un premier temps de décapiter le VNQDĐ nationaliste privé de son protecteur! On verra ici la rouerie de HCM dans cette affaire: le pouvoir Viêt Minh organise  une « grande Semaine de l’Or » (Tuẩn Lễ Vàng). Usant de propagande et de coercition, il appelle à la ferveur patriotique de la population et réussit à ramasser une quantité non négligeable d’or qui va servir à graisser la patte des officiels chinois, dont le redoutable général Lu Han commandant les forces chinoises au Nord Viêt Nam. Une fois les Chinois partis, les dirigeants du VNQDD  sont arrêtés ou assassinés, ceux qui en réchappent doivent prendre la fuite et l’exil en Chine.

            La coexistence entre les troupes françaises et le pouvoir Viêt Minh tourne rapidement au vinaigre. A la suite de plusieurs désaccords, la marine française bombarde la ville de HaiPhong le 23-11-1946 faisant de nombreux morts.

            Hô chi Minh décrète «l’insurrection générale» et lance ses troupes contre  les garnisons françaises dans la nuit du 19-12-1946. La guerre d’Indochine vient de commencer, elle va durer ainsi presque 8 ans, jusqu’aux accords de Genève de juillet 1954. Cette guerre a commencé par des actions de guérilla du fait de la supériorité militaire du Corps Expéditionnaire français. Elle est populaire au début, surtout parmi les jeunes, car perçue comme une résistance armée à  l’envahisseur étranger, la population civile se replie plutôt vers les zones contrôlées par le VM. Avec le temps qui passe, les dangers des combats, les privations, le régime VM qui montre de plus en plus son caractère implacable, la population cherche de plus en plus à rallier les zones gouvernementales contrôlées par l’armée française et la nouvelle armée nationale vietnamienne. En effet le 5-6-1948 la France signe avec l’empereur Bảo Đại un accord reconnaissant l’indépendance du Viêt Nam bientôt reconnue par une quarantaine de pays du monde libre (Hô chi Minh sera reconnu par les pays du bloc communiste). Notre drapeau jaune à 3 bandes rouges remonte à cette date.

            La guerre prend de l’intensité avec la victoire en 1949 de Mao tse Tung sur les Chinois nationalistes qui sont obligés de se retirer à TaiWan. La frontière sino- indochinoise est devenue une passoire et l’Armée communiste VM peut aller s’entraîner et s’équiper en Chine. En octobre 1950, elle inflige aux forces françaises une sanglante défaite sur la RC4 (Route Coloniale 4 bordant la frontière entre Lang son et Cao Bang). Le delta du Nord Viêt Nam ainsi que Hanoi sont directement menacés, et le général Giap fait distribuer des tracts comme quoi il sera à Hanoi pour fêter   la Nouvelle Année du Chat 1951 ou Têt Tân Mão !

            Devant cette situation périlleuse, le général De Lattre nommé Haut Commissaire et Commandant en Chef arrive à Saigon fin 1950, il s’envole immédiatement à Hanoi et grâce à son charisme et son don de commandement, il arrête les troupes de Giap à Vinh Yên en février 1951, pour ainsi dire aux portes de Hanoi. Il bat ensuite le général Giap dans plusieurs autres batailles (Đông Triều, Đáy), et sauve ainsi le Nord Viêt Nam mais perd son fils unique le lieutenant Bernard de Lattre tué à Ninh Binh le 28-5-1951 à la tête d’une unité blindée composée à majorité de Vietnamiens. Devant la situation politico-militaire qui se dégrade depuis le début des hostilités, De Lattre réalise qu’une victoire militaire française sur le Viêt Minh est impossible et qu’il faut parfaire l’indépendance du Viêt Nam, allié de la France. Et pour que le nouveau Viêt Nam puisse tenir, il lui faut une armée solide. Portant le deuil de son fils, De Lattre  est venu à la cérémonie de distribution des prix du lycée Chasseloup Laubat de Saigon  pour lancer un appel vibrant à la jeunesse vietnamienne « ..soyez des hommes, si vous êtes communistes, rejoignez le Viet Minh car il y a là bas des individus qui se battent bien pour une mauvaise cause. Mais si vous êtes patriotes, cette guerre est la votre.. » Il fonde des Ecoles pour cadres (Nam Định, Thủ Đức, Dalat) de la nouvelle armée, ordonne l’incorporation massive de Vietnamiens dans les unités françaises afin que ceux-ci forment l’ossature des futurs unités vietnamiennes, le gouvernement vietnamien de son côté décrète la mobilisation générale…Ainsi se met progressivement en place une nouvelle armée nationale qui se montera à 280 000 hommes quand le Corps Expéditionnaire Français quitte définitivement le Viêt Nam début 1956.

            Les soldats de cette armée qui se s’ont battus pendant toute la guerre d’Indochine venaient plutôt de la paysannerie vietnamienne. La jeunesse   bourgeoise intellectuelle, n’a pas eu tout de suite le feu sacré après l’appel du général De Lattre. On n’aime pas le Viet Minh certes,  mais si d’autres pouvaient les combattre, on leur laisserait volontiers la place ! Malgré cela a eu quand même au début de jeunes officiers instruits et capables, mais il en aurait fallu davantage, bien davantage…

            La guerre d’Indochine s’est terminée par la chute de Diên Biên Phu le 7 mai 1954. On parle de défaite militaire française, mais on ne mentionne pas que près de la moitié de la garnison était composée d’ Indochinois et qu'environ 40% des parachutistes qui y ont combattu jusqu’à la fin étaient des Vietnamiens, des Nùngs…

            Les accords de Genève du 21-7-1954, que le Viêt Nam Nationaliste n’a pas signés, partagent le pays en Nord communiste et Sud Nationaliste, séparés par le 17è parallèle, là où est la rivière Bến Hải au nord de Quảng Trị.  Près d’un million de Nord Vietnamiens laissent tout derrière eux pour choisir l’exode vers le Sud. L’Armée Nationale Vietnamienne alors forte de 280 000 hommes, permet au président Ngô dinh Diêm de pacifier le pays et de gagner du temps pour faire face à l’agression prévisible venant du Nord. Celle-ci ne tardera pas, car dès 1958 les éléments communistes vivant clandestinement au Sud reçoivent l’ordre de Hanoi de se réveiller : sabotages, assassinats de notables, attaques de postes…Pour donner le change, le Politburo Vietnamien crée en 1961 le Front de Libération du SudVN (Mặt Trận Giải Phóng miền Nam) supposé diriger la révolte contre le gouvernement légal de Saigon, mais en réalité aux ordres de Hanoi. Les Etats-Unis prennent le relais de la France pour aider le Sud à faire face. La guerre s’intensifie, aidé  par les pays du bloc communiste dont l’Union soviétique et la Chine, le Nord lance toutes ses forces en vue de l’emporter, et ceci en imposant le minimum vital à son peuple et en lui sacrifiant toute liberté. Des générations entières de jeunes Nord Vietnamiens  ont été jetées sans égard des pertes sur la piste Hô chi Minh (en fait un réseau élaboré de routes des 2 côtés de la « Chaîne annamitique »), pour alimenter la guerre dans le Sud (Sinh Bắc Tử Nam, naître au Nord et mourir au Sud, telle était la devise imposée aux combattants Nord-vietnamiens par les commissaires politiques).

            Raconter dans le détail cette guerre qui s’est terminée par la chute de Saigon le 30 avril 1975 dépasserait le contenu et le but de cet article. Pour nos jeunes lecteurs, je me bornerais à citer schématiquement un tableau chronologique du  conflit :

1/ Période préparatoire et de pourrissement (1957-1960) : après une courte période de stabilité (1955-57), le Sud grâce à sa jeune armée de 280 000 hommes héritée de la guerre d’Indochine, a pu instaurer une paix relative sur son territoire et surtout acheter du temps pour faire face à l’agression prévue et déclenchée par le Nord.   

2/ L’escalade de la guerre (1961-1964) Au mois de septembre 1961 à Hanoi, le Bureau Politique du Parti Communiste Vietnamien arrête les plans pour un conflit armé dans le Sud pour les futures années 1961-1964.  Des troupes régulières parfaitement entraînées vont être régulièrement acheminées par la piste HôChiMinh, Les activités de guérilla allant crescendo avec le temps et grâce à l'aide apportée par la Chine, l’URSS et les autres pays du bloc communiste. Les hostilités militaires aboutissent à des batailles rangées de l’ordre du bataillon en 1964, puis du régiment en 1965.

3/ La guerre totale avec l’engagement américain (1965-1968) et la présence de divisions Nord Vietnamienes appuyées par des blindés et l’artillerie lourde. Obligé de se défendre, le Sud Viêt Nam a du mobiliser et augmenter progressivement son armée jusqu’à 1 million d’hommes, chiffre énorme ! Le massacre de 6 000 civils par les troupes communistes  lors de l’offensive du Têt Mâu Thân en février 1968 à Huê est un évènement marqué du sceaux de l’infamie, et qui a réveillé la conscience de beaucoup de jeunes Sud Vietnamiens à l’époque et qui se sont engagés massivement pour accomplir leur service militaire.

4/ Continuation de la guerre et le désengagement américain (1969-1972)

5/ Le lâchage américain pudiquement appelé « Vietnamisation », le Sud-ViêtNam mène seul une guerre de pauvres (1973-1975) face au Nord de plus en plus puissant grâce à l’aide inconditionnelle des pays du bloc communiste.

6/ La chute de Saigon le 30-4-1975

            Les 2 Viêt Nam se sont donc affrontés dans une lutte sanglante et fratricide qui a coûté 250 000 morts au Sud et 1 million de morts et disparus au Nord (estimation d’après calculs car les Communistes de Hanoi n’ont jamais publié de chiffres en ce sens). "L’Armée Populaire Nord vietnamienne" était soumise à une discipline de fer sous la férule des commissaires politiques. Le Sud jouisait d’un régime beaucoup moins contraignant, le monde entier en est témoin (présence de media internationaux critiques souvent hostiles, niveau de vie matérielle satisfaisant, présence d'une opposition politique avec manifs fréquemment noyautées par les Communistes, voyages à l’étranger contrôlés mais toujours possibles, scolarité normale et diversifiée jusqu’à l’université…). Les soldats Sud-Vietnamiens savaient pourquoi ils devaient se battre et la  perte des dizaines de milliers de jeunes officiers sortis des académies militaires de Dalat et Thu Duc en fut la preuve. Comme dans toute société libre, le Sud a eu des héros, à côté d'une majorité de jeunes qui ont simplement accompli leur devoir. Bien entendu il a eu à déplorer aussi des planqués ou des lâches…Mais en fin de compte, la conjoncture internationale et le régime implacable du Nord  ont décidé de la défaite du Sud Viêt Nam libre.

            Pendant toutes ces années de conflit, Trần văn Bá et d’autres étudiants de sa génération ont pu partir étudier à l’étranger. Son mérite a été de ne pas être séduit par les  sirènes de la propagande communiste de l’époque. Révolté par ce qui s’est passé après la chute de Saigon et la fuite éperdue des boat people, il a tout abandonné pour rentrer au pays en juin 1980 afin d’animer un mouvement de résistance. Arrêté en septembre 1984, il est jugé sommairement en décembre de la même année et fusillé le 8 janvier 1985.

            Dans les régimes totalitaires, communistes de surcroît, la surveillance des hommes et des consciences est redoutable et efficace. Surtout en 1980 au Viêt Nam où la chape de plomb est encore féroce. Jusqu’ici, et cela est prouvé, un mouvement de résistance intérieure n’a de chances d’aboutir que s’il est aidé massivement par une puissance étrangère  (Résistance en France pendant l’occupation allemande, guérilla anti-allemande en Yougoslavie avec Tito, mouvement royaliste anti-communiste en Grèce au lendemain de la 2è guerre mondiale, lutte anti-communiste en Malaisie dans les années 1950, mouvement Solidärsnoc en Pologne…). Aussi bien motivé qu’on soit ne suffit malheureusement pas…

            Malgré cela, Trân van Ba a mis sa peau au bout de ses idées. D'après Albert Camus, il personnifie un « Homme d’Ordre », car il a accordé ses actes selon sa conscience. Pour le Prix Nobel de Littérature, celui qui mène une vie rangée, qui a ses trois repas par jour pendant toute une vie, qui possède des valeurs sûres en banque, mais qui rentre chez lui dès qu’il y a du bruit dans la rue, celui là n’est pas un « Homme d’Ordre ». Il n’est qu’un homme de peur et d’épargne, car par sa conduite il autorise tous les « Désordres ».

Trần văn Bá mérite ainsi notre respect.

Dr Hoàng Cơ Lân

Médecin militaire Sud Vietnamien pendant la guerre 1957-1975