L’offensive du Têt Mau Than (1968)

  • Posted on: 1 February 2013
  • By: haudue

Lorsque débute l’année 1968, les États-Unis sont déjà engagés depuis trois années dans la Guerre du Vietnam. À l’offensive aérienne “Rolling Thunder” lancée dès 1965 (1), a succédé plusieurs stratégies de lutte contre les communistes vietnamiens qui n’ont cessé d’aller dans le sens d’une intensification du conflit. À la politique des “hameaux stratégiques” (2) a ainsi succédé une volonté de quadrillage systématique du territoire sud-vietnamien – planifié à coup d’opérations “search and destroy” (3) - afin de contrer l’infiltration du Viêt Cong. Conflit de la Guerre froide - et non de la décolonisation -, la Guerre du Vietnam allait connaître un tournant décisif avec la brutale offensive du Têt – “Têt Mau Than” (4) – de janvier à mai 1968.

Le Général GIAP et le plan TCK-TKN

Dans la genèse de ce qui allait entrer dans l’Histoire comme “l’offensive du Têt”, le rôle du Général VO NGUYEN Giap est à nuancer à l’aune des dissensions qui agitent le pouvoir nord-vietnamien. Professeur d’Histoire et journaliste, autodidacte ayant acquis une solide culture française, tout en vouant une véritable haine au colonialisme français, GIAP fut le fondateur de l’Armée populaire vietnamienne (ANV). Planificateur de premier plan, c’est à lui que le Viêt Minh doit la victoire de Diên Biên Phû sur le corps expéditionnaire français. Les victoires de GIAP ont cependant toujours été très coûteuses en vies humaines. En 1968, l’homme, qui ne découvre plus les réalités de la guerre, garde en mémoire les difficiles combats qu’il a imprudemment menés contre le Général de LATTRE de TASSIGNY en 1951. Pire, en octobre 1965, il découvre le caractère particulièrement dangereux des nouvelles opérations aéromobiles américaines, qui peuvent le frapper par surprise en pleine jungle (5).

Pour GIAP, la victoire ne peut donc être qu’une question de temps face à un adversaire bien plus puissant que les forces françaises. Sa prudence se heurte cependant à d’autres orientations stratégiques au sein du Parti communiste vietnamien. Celui-ci est, en effet, en proie à des dissensions, qui voient s’affronter les influences soviétique et chinoise. La première, à laquelle GIAP adhère, reste attachée à la coexistence pacifique, alors que la seconde voudrait une action plus immédiatement agressive. En avril 1967, estimant le Sud-Vietnam corrompu et au bord de l’effondrement, le XIIIe plénum du Comité central du Parti communiste décide, contre l’avis de GIAP, le déclenchement d’un soulèvement général dans tout le Sud. Ce soulèvement permettrait une victoire générale et décisive dans les meilleurs délais, mais suppose une action militaire immédiate, totale et de grande envergure. Bref, tout le contraire de la stratégie d’usure de GIAP, qui se voit pourtant confier l’élaboration du nouveau plan de bataille, nom de code TCK-TKN pour Tong Công Kich-Tông Khoi Ngia ce qui veut dire « offensive générale » ou « soulèvement général ». L’idée directrice du plan TCK-TKN était celle d’une offensive qui débuterait à l’automne 1967, et qui fixerait le long des frontières l’essentiel des troupes américaines alors que serait déclenché simultanément une offensive générale et coordonnée par le Viêt Cong dans toutes les villes importantes du Sud-Vietnam. L’ensemble devant provoquer un soulèvement des populations du Sud contre le régime du Président NGUYEN VAN Thieu.

Dans les mois qui suivirent, les nord-vietnamiens s’organisèrent méthodiquement conformément à ce plan. La Chine proposa 120 000 soldats et ouvriers afin d’assurer les tâches logistiques qui occupaient de nombreux combattants vietnamiens. Cela concerna essentiellement la voie ferrée qui reliait Hanoï à la frontière chinoise. Entre temps le matériel de guerre chinois et soviétique affluait : armes légères, munitions, blindés, pièces d’artillerie de gros calibre… En décembre 1967, l’offensive nord-vietnamienne était quasiment prête. Le renseignement américain avait, de son côté, détecté les mouvements et les concentrations des unités de l’ANV, mais les interprétations qu’il en donna furent erronées. Le risque d’une attaque lors la fête du Têt - période que l’ANV mettait traditionnellement à profit pour réorganiser sa logistique - fut ainsi écarté. Par ailleurs, le prépositionnement des divisions 325 C et 304 semblaient annoncer une attaque imminente contre la base américaine de Khê Sanh. Le scénario d’une telle attaque fut d’emblée interprété par les généraux américains comme une volonté de refaire la bataille de Diên Biên Phu. Or, pour GIAP, l’objectif n’était pas Khê Sanh, mais l’ensemble du Sud-Vietnam. Khê Sanh n’était qu’une diversion destinée à fixer les forces américaines tout en finissant de mettre en place les derniers préparatifs de l’offensive du Têt.

La diversion de Khê Sanh

L’attaque du camp de Khê Sanh avait déjà commencé depuis dix jours, lorsque dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968 HÔ CHI MINH lut un poème sur Radio Hanoï, qui fut le véritable signal du début de l’offensive communiste. Khê Sanh est une localité située dans la province de Quang Tri, à 25 km au sud de la zone démilitarisée du 17e parallèle (DMZ ou Demilitarized Zone). À 10 km de la frontière laotienne, le site était bien placé pour frapper la piste Hô Chi Minh (6) et, dès 1962, le camp installé par les Américains constitua un point d’appui essentiel pour les missions de reconnaissance et de harcèlement. En 1968, le camp de Khê Sanh s’étendait sur 1800 m avec une piste d’aviation (construite en 1966) capable de recevoir des avions cargos C-123 Provider et C-130 Hercules. C’est autour de cette piste d’aviation de 1200 m que le camp s’organisa avec deux collines qui en contrôlaient l’accès : Rockpile et Carrol.

Le 20 janvier, le 3e bataillon du 26e Marine engagea un bataillon de l’ANV au nord-ouest du village de Khê Sanh. L’artillerie de l’ANV entra aussitôt en action, marquant le début du siège, et sans qu’on le sache encore celui de l’offensive du Têt. À partir de cet instant - et durant les 77 jours qui suivirent - 2 bataillons de US Marines, 1 bataillon de Rangers, des unités des forces spéciales et 1 régiment d’artillerie – soit 6000 hommes au total – affrontèrent 2 divisions d’infanterie nord-vietnamiennes, soit 20 000 hommes. Dès le début de la bataille, le village de Khê Sanh tomba aux mains de l’ANV, et le principal dépôt de munitions de la base (90% du stock de munitions) fut détruit par un heureux coup au but. Le camp fut, dès lors, soumis à un bombardement continuel, recevant une moyenne quotidienne de 300 obus. Les US Marines s’enterrèrent, et vécurent dans des conditions précaires sur un terrain que la saison des pluies transforma rapidement en un paysage de boue. La bataille se transforma rapidement en un duel d’artillerie entrecoupé d’attaques secondaires afin de tester les défenses du camp. Dès le 6 février, le camp de Lang Vei (8 km au sud-ouest), qui protégeait Khê Sanh, avait succombé. Défendu par 24 Bérets verts appuyés par 500 irréguliers vietnamiens et laotiens, Lang Vei dû soutenir le premier engagement blindé de l’ANV de la guerre. 11 chars PT-76 (7) opérèrent une brèche dans le périmètre du camp, et submergèrent la garnison qui fut anéantie. En fait, le Général GIAP s’assurait de l’isolement complet de la base principale avant de lancer un assaut général prévu pour le 26 février. Le sacrifice de la garnison de Lang Vei ne fut cependant pas inutile. L’ANV perdit dans l’assaut entre 250 et 500 hommes ainsi que la plupart de ses blindés qui, du coup, manquèrent pour l’assaut sur Khê Sanh.

Têt Mau Than

Alors que l’étau se refermait sur la base de Khê Sanh, l’offensive principale embrasa tout le Sud-Vietnam dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968. Désormais, on passait d’une simple bataille frontalière à une offensive généralisée. L’échelle des opérations n’était plus du tout la même. Toutes les forces américaines étaient engagées sur l’ensemble du territoire sud-vietnamien, et les renforts pour Khê Sanh n’avaient plus la même priorité. À partir du 31 janvier, les 6000 défenseurs de la base étaient véritablement coupés de tout. Le Têt était traditionnellement une période de trêve d’au moins 36.00, et 50% des effectifs de l’armée sud-vietnamienne (ARVN) étaient en permission au moment de l’assaut communiste. Qui plus est, il n’était pas dans les habitudes du Viêt Cong d’attaquer au cœur des villes.

L’effet de surprise fut donc quasi-total, et l’initiative stratégique passa à GIAP du moins dans les premiers jours de l’offensive. 41 des 44 capitales provinciales du Sud-Vietnam, 5 des 6 villes principales furent simultanément attaquées par une armée de 84 000 hommes. Leur occupation alla de quelques heures à 27 jours comme ce fut le cas pour Huê prise d’assaut par le 1er Corps d’armée de l’ANV. Celui-ci attaqua également les villes de Quang Tri, Tam Ky et affronta les Marines à Chu Lai et Phu Bai. Le 2e Corps attaqua Tuy Hoa, Phan Tiêt, les bases de An Khê et Bong Son. Le 3e Corps (essentiellement des unités Viêt Cong) attaqua la base de l’ARVN à Biên Hoa ainsi que l’énorme base logistique américaine de Long Binh. Quant au 4e Corps, il investit le delta du Mékong.

Dans les villes, la tactique de GIAP fut de fragmenter ses unités en petites structures. Des groupes de la taille d’une section, soutenus par des réserves, devaient frapper vite et fort toute une série d’objectifs dont la valeur était plus symbolique que tactique. La brutalité et la simultanéité de l’attaque nord-vietnamienne obligea à l’abandon des campagnes afin de concentrer les forces à la défense des villes, ce qui eut un effet psychologique désastreux quant à la capacité du gouvernement sud-vietnamien à défendre son territoire. Ce fut la bataille au cœur même de la capitale Saïgon qui devait le plus frapper les esprits.

Saïgon fut frappée le 31 janvier dès 3.00 du matin. 4000 Viêt Cong, épaulés par des unités de l’ANV, s’attaquèrent à la quasi totalité des sièges des institutions gouvernementales sud-vietnamiennes. Des centaines de petits groupes tentèrent de s’emparer du Palais présidentiel, du quartier général de l’ARVN, du siège de la radio et de la télévision publique, des postes de police, de divers organes officiels, de l’aéroport de Tân Son Nhut. Des responsables militaires, de la police et des officiels américains furent également attaqués et assassinés à leur domicile. Tous les objectifs avaient été soigneusement déterminés selon leur valeur symbolique. L’attaque ne correspondait pas à un schéma conventionnel, et il s’agissait de créer un climat de chaos propice à un soulèvement général de la population.

À lui seul, l’assaut de l’ambassade des Etats-Unis par un commando de 19 Viêt Cong entra dans l’histoire de cette guerre comme le symbole du coup de poker de GIAP. Image même de l’engagement étatsunien au Vietnam, l’ambassade se présentait comme le bastion inviolable du MACV (8). Approchant du bâtiment à bord d’un camion et d’un taxi, les Viêt Cong firent une brèche dans le mur d’enceinte de l’ambassade, tuèrent 5 US Marines, et tentèrent de forcer la porte principale du bâtiment. Dans les cinq heures qui suivirent, la riposte américaine s’organisa efficacement. Des parachutistes furent héliportés sur les lieux et éliminèrent tous les Viêt Cong. Dès le milieu de la matinée, l’ambassade américaine était de nouveau sécurisée. Les coups de main nocturnes furent tous repoussés, et l’effet de surprise de GIAP n’eut d’égal que l’ampleur de son échec, même si la bataille de Saïgon se poursuivit durant trois semaines encore, autour de poches de résistance résiduelles.

Il en fut de même ailleurs dans tout le Sud-Vietnam. Passé l’effet de surprise, les forces américaines et celles de l’ARVN réagirent rapidement avec la puissance de feu que l’on imagine. L’assaut communiste fut brisé, et le gouvernement du Président THIEU repris rapidement le contrôle des villes. C’est à Huê, cependant, qu’eut lieu la plus dure bataille de cette offensive sur les villes. Située non loin de la DMZ, sur le littoral au nord de Da Nang, cette ancienne cité impériale de 140 000 habitants fut prise d’assaut par 3 colonnes nord-vietnamiennes - soit 12 000 hommes à la fois de l’ANV et du Viêt Cong - le 31 janvier 1968. Dès leur entrée dans Huê, les communistes traquèrent systématiquement les soldats de l’ARVN, les fonctionnaires, les étrangers et les sympathisants aux Américains comme au régime de Saïgon. Des listes de noms étaient déjà prêtes, attestant le caractère prémédité des tueries qui s’ensuivirent. Médecins, prêtres, enseignants étaient particulièrement visés, et ce furent entre 4000 et 6000 personnes qui furent assassinées ou qui disparurent en quelques jours. Les exécutions furent particulièrement massives dans le vieux quartier de Gia Hoi. Ce crime de guerre ne fut pas aussi médiatisé que celui commis par le Général sud-vietnamien NGUYEN NGOC Loan dans Saïgon le 1er février. Pourtant, il s’inscrivit dans la longue série des massacres perpétrés par le Viêt Minh depuis sa naissance politique.

D’abord surpris par l’ampleur de l’assaut communiste dans Huê, les US Marines et l’ARVN lancèrent une contre-attaque féroce. La bataille dura plus d’un mois, et elle fut l’une des rencontres les plus meurtrières de la Guerre du Vietnam. C’est durant l’offensive du Têt plus que dans toute autre guerre antérieure, et à Huê plus que dans toute autre bataille, que les Américains firent véritablement l’expérience du combat urbain. D’une manière générale, les affrontements eurent lieu dans un environnement urbain dense, où les forces de l’ANV et du Viêt Cong livrèrent un combat de harcèlement systématique et meurtrier. La nature urbaine du champ de bataille s’y prêtait admirablement, où quelques combattants isolés mais déterminés pouvaient bloquer des unités entières. À Huê, afin de protéger leur infanterie, les Américains détruisirent les maisons presque une par une. Utilisation de blindés, frappes d’artillerie et d’aviation, destruction du bâti urbain systématiquement utilisé par les combattants communistes, anéantirent l’une des plus belles villes du Vietnam. 75% de la population se trouva sans abri à l’issue de la bataille.

La résistance de Khê Sanh

Alors que l’offensive communiste mettait à feu et à sang les villes sud-vietnamiennes, à Khê Sanh la bataille continuait de faire rage. Si c’est à Huê qu’eurent lieu les combats les plus acharnés, c’est à Khê Sanh que l’affrontement fut le plus long. Avec la chute de Lang Vei, la bataille se concentra désormais sur la base même. Celle-ci était désormais complètement encerclée, et privée de renforts. Or, les 6000 combattants ne pouvaient tenir que si 120 tonnes de matériels leur parvenaient quotidiennement. Ce matériel ne pouvait être amené que par voie aérienne et, dès le début des combats, les deux adversaires comprirent que la victoire se jouerait autour de la destruction ou de la sauvegarde de l’aérodrome. Analogie avec la bataille de Diên Biên Phû, le sort des Américains dépendait de l’aérodrome, véritable poumon du camp. Mais à l’inverse de la situation française de 1953/1954, ceux-ci disposaient d’une puissance aérienne qui permit de faire la différence. L’Air Force et la Navy mirent en place un véritable pont aérien qui sauva Khê Sanh. Une noria d’avions cargos Hercules C-130 et Providers C-123, sans parler des hélicoptères, ravitaillèrent en permanence la base durant toute la durée de la bataille. Au début, les avions atterrissaient et décollaient, mais l’intensité des bombardements d’artillerie les rendirent trop vulnérables. 3 C-123 furent en effet abattus et 1 C-130 fut détruit sur la piste même. Très rapidement, les Américains eurent donc recours à des parachutages massifs sur zone, ainsi qu’à des ravitaillements spectaculaires par avions sans que ceux-ci n’aient à atterrir. Survolant la piste à 2 mètres de hauteur, les Hercules et Providers déployaient par la porte arrière des parachutes reliés à des palettes ou à des conteneurs. Ce système d’extraction permit de débarquer sur la piste des tonnes de matériels, sous le feu ennemi, sans même que l’appareil ne s’arrête ni ne touche le sol (9).

Les combats devinrent donc permanents et s’étendirent aux collines Rockpile et Carrol, dont le contrôle par l’ANV aurait rendu la résistance intenable. On se battit avec acharnement pour la possession de ces collines. L’US Air force attaqua directement les positions de l’ANV avec une substance incendiaire à base d’essence, de naphtalène et d’acide palmitique, mis au point dès 1942 à l’Université de Harvard. Terriblement efficace, y compris contre un ennemi enterré qu’il asphyxiait, le napalm était utilisé à des distances tellement proches de leurs positions, que les US Marines pouvaient aussi bien sentir la chaleur des bombardements que l’odeur de la chair qui brûle. Chaque colline avait son contrôleur aérien afin de guider les frappes aériennes, ainsi que des ravitaillements par hélicoptères qui devaient être d’une grande précision. Afin d’éviter des pertes élevées pour ces derniers, les Américains mirent au point une tactique d’approche appelée “Supergaggle”, littéralement « super troupeau » à cause du bruit que faisaient les convois d’hélicoptères, que beaucoup comparaient à un vol d’oies sauvages. Un avion de reconnaissance surveillait l’une des deux collines à ravitailler, puis désignait à une escadrille de 4 Skyhawk A4 les positions d’artillerie et de DCA ennemie. Les Skyhawk bombardaient au napalm, et déployaient ensuite un écran de fumée qui masquait le couloir d’approche de 16 hélicoptères. Il s’agissait d’hélicoptères de ravitaillement lourds. Ils étaient protégés par des UH1 Huey transformés en canonnières volantes (gunship). Ces derniers étaient armés de mitrailleuses M 60 jumelées ou d’un minigun de 7,62 mm dont la cadence de tir pouvait atteindre 4000 cps/mn. Entre le bombardement au napalm et l’arrivée des premiers hélicoptères, il s’écoulait environ 30 secondes. Les hélicoptères se succédaient très rapidement, ne restant pas plus de 10 secondes sur zone. Il n’y avait de poser que pour évacuer les blessés et débarquer des renforts. Les opérations Supergaggle ne duraient pas plus de 5 minutes, et elles permirent aux Américains de tenir les collines environnant Khê Sanh.

Dans le camp même, ce fut l’artillerie des US Marines, avec l’aide des bombardements aériens, qui permirent de contenir les troupes de GIAP. 120 000 tonnes de bombes furent lancées autour de la base, et c’est ici qu’eurent lieu les bombardements les plus violents de la guerre. Les spécialistes ont évalué ces bombardements comme étant trois fois plus intenses en moyenne que ceux de la Deuxième Guerre mondiale. Les frappes les plus dévastatrices furent celles des B-52 venus de Guam, de Thaïlande, et d’Okinawa. Construit par la firme Boeing et amélioré tout au long du conflit, le bombardier Boeing Stratofortress B-52 était capable d’emporter près de 32 tonnes de bombes. Volant à haute altitude, il était inaudible du sol, et son tapis de bombes avait gagné en précision avec l’utilisation du système de guidage Skyspot. Il était capable en une seule attaque de raser un espace de 8 km2. Par vagues de trois appareils se succédant à 90 minutes d’intervalles, les B-52 lâchèrent des tonnes de bombes, établissant un périmètre de feu autour de la base de Khê Sanh, détruisant tout dans un secteur de 1 km sur 2. Le 26 février, lorsque le 66e Bataillon nord-vietnamien attaqua le camp dans ce qui devait être l’un des rares assauts directs de la bataille, la conjugaison des feux d’artilleries et des frappes aériennes américaines l’anéantirent quasi intégralement.

Le 23 mars, Khê Sanh subit à nouveau un violent bombardement d’artillerie de 100 obus par minute, mais alors que les US Marines s’attendaient à soutenir un assaut massif, l’ANV était en train de se replier, renonçant à poursuivre un siège devenu trop meurtrier. Le 31 mars débutait l’opération Pegasus à savoir la percée d’une colonne de secours vers Khê Sanh par la route n° 9. Le 14 avril, les Marines américains épuisés étaient enfin relevés par la 1ère Division de Cavalerie, et les collines environnantes étaient elles aussi sécurisées. La fin de la bataille de Khê Sanh marqua la fin de l’offensive du Têt.

Qu’est-ce que la défaite ? Qu’est-ce que la victoire ?

L’offensive du Têt fut une écrasante défaite pour les forces communistes. L’objectifs politico-militaire recherché ne fut pas atteint à savoir un soulèvement de la population sud-vietnamienne. Bien au contraire, les Sud-vietnamiens se montrèrent loyaux au régime du Président THIEU, et ils résistèrent farouchement. D’un point de vue stratégique, ce ne pouvait être que le désarroi dans le camp d’HÔ CHI MINH et de GIAP. Pire, l’ANV comme le Viêt Cong étaient durement affaiblis au lendemain de la bataille. Les pertes avaient été terribles dans leurs rangs. Sur les 84 000 combattants lancés dans la confrontation par le Nord-Vietnam, 58 000 ne survécurent pas aux combats soit 70% des effectifs engagés ! Avec un « kill ratio » moyen de 13 pour 1 en faveur des Américains et l’ARVN, le Têt Mau Than fut particulièrement meurtrier pour l’ANV. En quelques semaines, les communistes vietnamiens subirent l’équivalent de l’ensemble des pertes américaines durant toute la Guerre du Vietnam.

À Huê, bien que surpris et inférieurs en nombre, les US Marines, soutenus par les Rangers de la compagnie d’élite de l’ARVN Hac Bao (Panthères noires) reprirent un centre urbain fortifié en un peu plus de trois semaines, avec seulement 147 tués et 857 blessés. Sur les 10 000 hommes de l’ANV et du Viêt Cong engagés dans la bataille de Huê, 5113 furent tués, soit 50% des effectifs. À Khê Sanh, l’artillerie américaine tira 142 081 salves soit plus de 200 000 obus, et les bombardements au napalm calcinèrent des milliers de combattants communistes dans la jungle. 10 000 hommes sur les 20 000 initialement engagés dans le siège de la base américaine avaient péri, soit, là encore, des pertes d’un ordre de grandeur de 50%. Les US Marines eurent 200 tués, et 1600 blessés dont 840 purent être évacués. Le « kill ratio » à Khê Sanh fut de 50 Vietnamiens pour 1 Américain. En se lançant à l’assaut des villes, le Viêt Cong s’était découvert et avait pris un risque énorme, contraire à sa stratégie de guérilla habituelle. Il y perdit la quasi-totalité de sa force de frappe. Des années de patience, d’effort et d’infiltration dans le Sud venaient d’être anéanties en quelques mois. Les infrastructures du Viêt Cong ne survécurent quasiment pas à cette offensive, et il perdit ainsi le contrôle de régions entières du Sud-Vietnam.

Cependant, cette écrasante défaite militaire se transforma en une victoire médiatique et un succès psychologique aussi inespéré que décisif. Durant des semaines, via le petit écran et la presse, les opinions publiques étasunienne et occidentales virent la Guerre du Vietnam débarquer directement dans les foyers, où elles vécurent quotidiennement au rythme d’images et d’informations, souvent décontextualisées, qui accréditèrent l’idée d’un "bourbier vietnamien", et d’une "sale guerre" dans laquelle les États-Unis s’étaient laissés entraînés nonobstant les communiqués triomphalistes du MACV. L’exécution du Viêt Cong NGUYEN VAN Lem sous l’objectif du journaliste Eddie ADAMS fit bien plus contre la cause sud-vietnamienne et américaine que tous les obus tirés par l’ANV sur Saïgon, Huê, et Khê Sanh. L’inadaptation de la guerre américaine aux réalités vietnamiennes explique ce retournement nonobstant l’incontestable victoire militaire. Au Vietnam, l’US Army se heurta à sa première vraie guerre asymétrique. Celle-ci met en présence deux adversaires dont le rapport de force, très nettement déséquilibré, oblige le plus faible à recourir à une stratégie subversive et de contournement plus efficace que le choc frontal : guérilla, terrorisme, action psychologique, propagande, utilisation des médias à l’endroit d’opinions publiques occidentales dont on connaît désormais la sensibilité à appréhender les réalités des guerres, même éloignées. Dans ce domaine, la Guerre du Vietnam reste, encore de nos jours, un véritable cas d’école.

Dans un conflit asymétrique et subversif la force ne suffit pas. Pour l’emporter, il faut obtenir l’adhésion des populations, du moins ne pas se les aliéner. Or jusqu’en 1968, les stratèges américains sont obsédés par l’ "attrition war", et veulent "saigner à blanc" l’adversaire nord-vietnamien. Dans la logique des grandes batailles de la Deuxième Guerre mondiale et de la Guerre de Corée, l’US Army entre humainement et matériellement dans le conflit vietnamien avec une culture de combat et non de pacification. L’état-major américain va ainsi comptabiliser les pertes adverses par secteurs, engagements, et unités afin d’établir des « kill ratio » qu’il va projeter sur les capacités démographiques de la population nord-vietnamienne afin d’établir des seuils de tolérance. Cette approche de la guerre va justifier la pratique du « body count » où chaque unité, à la fin d’un engagement, doit compter ses morts et ses blessés mais surtout ceux de l’ennemi, ainsi que la quantité d’armes et de matériels saisie ou détruite. Statistiquement le « body count » pouvait se justifier, mais c’était oublier qu’un conflit est aussi une opposition culturelle et de volontés au-delà du seul rapport militaire et technologique. L’avantage ne pouvait aller qu’à celui qui était capable d’accepter les pertes humaines les plus lourdes sur la longue durée. Sur ce plan, les Etats-Unis furent vaincus, non que les pertes américaines furent exorbitantes en soi, mais parce que le nombre de morts américains (et de civils vietnamiens) n’avait pas du tout la même résonance au sein de la société américaine. Le seuil de tolérance en pertes humaines de cette dernière était incontestablement plus plus bas que celui de la société vietnamienne. HÔ CHI MINH et GIAP, surtout, le savaient et en 1968 les limites du body count sont patentes. Avec 2000 soldats KIA (10) durant l’offensive du Têt, l’armée américaine apparaissait comme vaincue, alors que c’était exactement l’inverse qui venait de se produire. Peu importait aux yeux des opinions publiques occidentales de savoir que pour chaque soldat américain tombé, 10 ou 15 combattants communistes avaient été tués dans le même temps.

L’année 1968 scella, donc, le destin politique du Sud-Vietnam. Un État à qui il a manqué les hommes politiques nécessaires à sa consolidation et à sa viabilité. L’impéritie des élites sud-vietnamiennes, la corruption des pouvoirs politique, militaire et administratif, annulèrent le courage des soldats de l’ARVN à un moment où, désormais, l’issue du conflit se jouait ailleurs : sur les campus et dans les salons de l’Amérique profonde où le mouvement anti-guerre gagnait en ampleur de jour en jour. Au lendemain du Têt Mau Than, les États-Unis entraient dans une crise morale sans précédent, qui marqua un tournant majeur dans l’évolution du conflit. L’engagement américain venait d’atteindre un sommet qu’il ne devait plus jamais retrouver, et qui désormais laissa la place à une logique de désengagement du conflit et d’abandon de l’allié sud-vietnamien.

Nghia NGUYEN (ENS-WEB)

http://www.educationdefense.ac-creteil.fr/spip.php?article394