Trafic de femmes vietnamiennes en Chine (Envoyé Spécial 07 mars 2013)

  • Posted on: 11 March 2013
  • By: haudue

L’amour est une grâce, et un miracle, c’est un bonheur sans prix. En Chine, où tout s’achète et se vend, il en a un : 5 000 euros – l’équivalent de dix ans de travail – c’est ce qu’a dépensé le jeune Xiao Lu, un cultivateur de thé, pour aller s’acheter une épouse au Vietnam, à 3 500 kilomètres de chez lui. La pratique est courante : dans les campagnes chinoises les jeunes filles en quête d’un mari riche émigrent en masse vers les villes, abandonnant les paysans à leur solitude.

Les Chinois appellent ces derniers les « branches esseulées ». Ils sont innombrables. Selon une étude récente, d’ici à 2020 – autant dire demain – 35 millions d’hommes ne pourront pas trouver l’âme soeur dans l’empire du Milieu. Des trafics illégaux se sont donc organisés pour marier ces solitaires, et des milliers de femmes arrivent chaque année des régions rurales du Vietnam, du Laos, de Birmanie ou d’Indonésie. Des femmes vendues comme des esclaves, auxquelles les trafiquants font miroiter une vie fastueuse mais qui, loin des leurs, ne connaîtront que le labeur et les larmes.

Pour « Envoyé spécial », Patricia Wong et Gaël Caron ont filmé pour la première fois ce commerce d’un nouveau genre. Après un long périple, le jeune Xiao Lu se retrouve dans l’agitation de Hô-Chi-Minh-Ville, à la merci des trafiquants qui lui ont confisqué son passeport. Lui qui débarque de sa verte vallée se sent complètement perdu dans cette mégapole rugissante de 7 millions d’habitants. C’est dans une lugubre chambre d’hôtel qu’il rencontre pour la première fois sa promise, Thu Yen. Elle entre, pétrifiée de timidité. C’est presque une enfant encore. Ils ne parlent pas la même langue, et un traducteur s’efforce d’effacer les silences. La petite se tient immobile, raide sur son tabouret, face à cet homme venu la chercher de si loin.

Responsable de ce « réseau de vente », Mme Wang est fière de son activité : « Je me suis occupée de centaines de « branches esseulées ». Parfois les hommes seuls d’un village entier font appel à moi. » Elle feuillette une sorte de catalogue, montre à la caméra les photos de ravissantes Vietnamiennes : « Ce sont toutes des paysannes. Elles acceptent de s’exiler parce qu’avec le développement économique les Chinois sont plus riches qu’avant. »

En moyenne, chaque famille perçoit 300 euros. C’est un peu plus cher pour une vierge. Mais Mme Wang dirige une entreprise sérieuse : en cas de problème, dans un délai d’un mois il est possible de procéder à un échange (moyennant un surcoût de 1 000 euros tout de même), voire de se faire rembourser ! C’est pourquoi les relations sexuelles sont interdites avant le retour en Chine : en cas d’échange, la mariée doit demeurer vierge… Ils sont quatre associés dans ce business, deux Chinois, deux Vietnamiens. « C’est une affaire comme les autres. On se partage les bénéfices… »

Direction le village de la petite Thu Yen à présent, sur les bords du Mékong, à dix heures de route. L’accueil y est glacial : personne ne s’occupe vraiment du discret Xiao Lu. La famille ne se déridera que lorsque celui-ci entreprendra une distribution de billets de banque, en vue de la cérémonie du mariage, fixée sept jours plus tard. Xiao Lu est pressé : « Plus je reste plus je perds de l’argent. J’ai déjà dépensé une fortune pour votre fille ! »

La fête réunira tout le village : les parents de Thu Yen sont fiers que leur fille soit parvenue à épouser un riche Chinois. En fait, arrivée en Chine, la petite Thu Yen aura tôt fait de déchanter. Elle débarque dans un modeste hameau d’une vallée perdue où habite aussi Kim, 30 ans, une Vietnamienne « achetée » il y a dix ans. Elle a une fillette et elle travaille. Pas son mari. Question : « Est-ce que ton mari t’aime ? – Je pense que oui. Sinon pourquoi se marier ? – Il est gentil avec toi ? Disons que… s’il ne m’insulte pas, s’il ne me bat pas, c’est un miracle. » Elle s’effondre soudain en larmes. « Pourquoi tu pleures ? – C’est tes questions qui me rendent triste… »

La fête de bienvenue réunit, là aussi, le village tout entier, dans une ambiance chaleureuse. Mais Thu Yen est tendue. Son mari la supplie d’être « gentille avec lui ». Elle ne veut rien entendre : le mariage n’est toujours pas consommé. Elle se montre distante, et maussade, se retranche dans un coin pour téléphoner à sa mère : « Ca n’est pas du tout ce qu’il nous avait dit, chuchote-t-elle. C’est la campagne ici, il n’y a pas de commerces comme il le prétendait ! C’est juste une maison de bois. Je suis très inquiète. Il n’y a rien du tout, on est dans les montagnes… » Xiao Lu, qui porte toujours la belle chemise grenat du mariage, est inquiet : et si elle repartait ? Thu Yen renâcle, regard traqué. Elle doit se sentir cernée au milieu de ces montagnes. Et tellement déçue ! Non, elle ne sera jamais riche. Ses rêves de grandeur ont sombré, pauvre petite fille perdue dans un univers inconnu, sans protection et sans attaches.

Son histoire est une illustration de cette mutation éclair qui se produit dans cette partie du monde, dévastant certaines communautés, et pulvérisant les familles. L’argent facile a déferlé sur ces pays pauvres d’Asie, et ce mirage universel va jusqu’à effacer, parfois, les valeurs ancestrales, il balaie peu à peu cette spiritualité douce qui éclairait ces populations démunies. Que restera-t-il, demain, de la sagesse de l’Orient ?

 

Richard Cannavo

http://teleobs.nouvelobs.com/rubriques/la-selection-teleobs/articles/410...

Envoyé Spécial 07/03/13 - Trafic de femmes vietnamiennes en Chine

http://www.youtube.com/watch?v=wXq2RmaJ0WU

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